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20mai/091

Lettre au père

Un achat guidé par la nécessité. Fin du mois de décembre. Des chèques Fnac sur le point d’expirer. Trente euros. Achetons pour la somme de vingt-huit. La différence est dérisoire et néanmoins déjà trop pour la laisser à la Fnac – comme le veut la formule en ce cas. Peu de choses à deux euros. Je pense à ces livres qui ne coûtent quasi rien. Trouve Lettre au père, de Kafka, pour l’auteur et pour le sujet – je devrai finalement mettre une différence, la somme de départ dépassait donc de peu les vingt-huit euros. Il y a sans doute, dans ce geste, quelque part, la volonté de comprendre, et en même temps cet achat lié à la pure nécessité d’un chèque qui n’aurait pas donné le meilleur de lui-même. Je me suis procuré Lettre au père de Kafka un rien avant Noël ou Nouvel An, dans l’abondance des cadeaux, ceux prévus de longue date, ceux qui se décident à la dernière minute.

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Quinze jours plus tard, mon père décède dans les circonstances que l’on sait. 13 janvier 2009. Le texte, comme à mon habitude, toujours pas lu, dans la rangée des livres qui me draguent quand je passe. Pas d’angoisse après coup démesurée à sa vue, en mai 2009, mais le livre acquiert, c’est forcé, une signification toute particulière. Frappé par le hasard. Lettre au père devient contre toute intention de l’auteur un de ces nombreux livres dont je me passerais de la lecture qu’il me dirait quelque chose. Non pas pour en parler – à la façon de cette expérience toute mondaine d’un Comment parler des livres qu’on a pas lus ?, que je n’ai pas lu, où il s’agit de se « tirer d’affaire » (mais de quoi ?) –, mais pour le laisser vivre sa vie de rappel, de moyen mnémotechnique. Livre objet avec un contenu qui l’entoure. Improbable. Tout comme j’ignorais tout de mon voyage à Prague, quatre mois plus tard, où je n’ai pas plus emporté le livre de Kafka, toujours en attente.

Il aura fallu pas mal de lectures, quelques articles, quelques cours, quelques exposés en colloque ou autre, ce voyage à Prague, le mariage d’Aline et Rémi, une intoxication alimentaire, des tensions mémorables avec des personnes que je ne pensais plus voir et ne verrai plus, des voyages en train, la réouverture de QDS, le vieillissement de quatre mois de mes proches et de mes amis pour me résoudre à enfin ouvrir la Lettre au père, moins par angoisse auparavant me semble-t-il que par absence de c’est le moment.

kafka

Sentiment de nullité chez Kafka, sous l’influence de son père. Père trop confiant en sa propre opinion, tyran, jugeant tout avis différent du sien comme anormal, extravagant, fou : « Il s’ensuivit que le monde se trouva partagé en trois parties : l’une, celle où je vivais en esclave, soumis à des lois qui n’avaient été inventées que pour moi et auxquelles par-dessus le marché je ne pouvais jamais satisfaire entièrement, sans savoir pourquoi ; une autre, qui m’était infiniment lointaine, dans laquelle tu vivais, occupé à gouverner, à donner des ordres, et à t’irriter parce qu’ils n’étaient pas suivis ; une troisième, enfin, où le reste des gens vivaient heureux, exempt d’ordres et d’obéissance. » Qui se plaint de ses enfants à la vie trop belle. Kafka, fils paresseux, écrasé, incapable de se marier, d’accomplir quoi que ce soit qui puisse être comparé à un quoi que ce soit de son père : « Il m’arrive d’imaginer la carte de la terre déployée et de te voir étendu transversalement sur toute sa surface. Et j’ai l’impression que seules peuvent me convenir pour vivre les contrées que tu ne recouvres pas ou celles qui ne sont pas à ta portée. » Kafka échouant en toute chose comparable à l’une de son père, pensant qu’il faut, pour s’en sortir, bénéficier des mêmes qualités. Difficulté totale au final : « C’est comme pour quelqu’un qui a cinq marches basses à monter, tandis qu’un deuxième n’en a qu’une, mais une qui, du moins pour lui, est aussi haute que les cinq autre réunies. »

Je ne retrouve, au final, rien qui puisse m’être utile au premier degré, rien de moi dans la longue lettre (jamais remise) de Kafka à son père. Reste la Lettre au père comme livre objet avec un contenu qui l’entoure. Reste aussi le livre dans ce qu’il a de moins à proposer, relation d’un individu A à un individu B, dont l’un est le père de l’autre, et avec lui, ce livre, la possibilité d’un livre qui explore aussi bien que celui-ci cette relation particulière – sans tomber là où s’engouffrent 10 % des manuscrits qu’il est donné de voir : vomir un mal-être, en toute complaisance, maladie, dépression, troubles du comportement, psychologie, surtout, à cinq balles, « œuvres » qui sont souvent (on m’excusera) l’œuvre de femmes. Non que toutes les femmes seraient issues d’un même moule. Mais qu’un moule qui m’emmerde tout particulièrement a mis bas une armée de femmes particulièrement emmerdantes, femmes dont la douleur est un fonds de commerce, femmes du pathos, femmes de la « relation au père », femmes de Freud, fans d’Œdipe, femmes qui m’auraient presque fait censurer toute mention de la famille dans un processus de création.

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  1. Merci pour votre interview samedi soir sur la Foire du Livre. Amicalement, Jean Charles Fitoussi


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