système

Hors d'écran — Tanguy Habrand @ jeudi 19 août 2010 à 12:38
À l’authenticité alimentaire (alternative, retrouvée) devrait logiquement succéder une adaptation de l’industrie qui signera, provisoirement en tout cas, la réconciliation de l’Homme avec les produits de synthèse. Le bio sera mort. Vive-ra la chimie responsable.

Ibanez

Quotidien — Tanguy Habrand @ lundi 09 août 2010 à 21:23

Rue striée comme un parking, de part et d’autre des taxis attendent. On y marche comme au milieu des mendiants ou des prostituées sans détourner le regard d’un point fixe à l’horizon, d’une prétendue destination (le bout de la rue, peut-être). Alors les touristes pressent le pas, ne répondent pas aux demandes qui les assaillent. Where do you go ? My friend ? Want a taxi ? Ne pas montrer le moindre signe d’intérêt. Ne pas établir la communication, surtout. Just walking. Alors les touristes ne voient rien parce qu’ils ont pressé le pas, se retrouvent au bout de la rue en loupant ce pour quoi ils étaient là. Il faut faire demi-tour et le demi-tour ça craint parce que ça veut dire dans la langue locale qu’on s’est forcément perdu et c’est pire encore si on sort le plan pour y voir clair. Les sollicitations, les demandes infâmes, redoublent d’intensité. Telle est la loi de la rue dans cette rue comme toutes les rues où se concentrent hôtels, bars et restaurants, touristes et métiers du tourisme. La rue ressemble à ça et les gens apeurés fraîchement arrivés n’ont pas le choix : c’est dompter l’ambiance ou foutre son voyage en l’air.

Coincée entre un cybercafé et un restaurant à l’allure internationale dont il sera question plus loin, un bar retient l’attention. Au milieu des cris, des moteurs et des klaxons, c’est là que se donne à entendre, pour qui tend l’oreille dans la bonne direction, toute la mélancolie du coin. Tenue comme tout le monde ici de s’organiser, la propriétaire des lieux met à profit comme chaque soir les quelques cours de guitare qu’elle a dû suivre dans sa jeunesse. Avant. Une guitare électrique Ibanez qui frôle le désaccord, au son le plus standard qui soit, sans fioritures. Accords basiques ou simplifiés pour les plus complexes sur lesquels la propriétaire restitue, à destination du public, les vestiges d’une culture rock désuète. Chanteurs morts pour la plupart. Chansons d’amour mort pour la plupart. On en rit ou on en pleure. Les touristes en cavale, traqués par les chauffeurs de taxi, marquent un temps d’arrêt devant la scène et se marrent — s’y arrachent franchement la gueule si c’est quand la bonne femme, de derrière ses lunettes, quitte ses partitions pour un merci beaucoup aux quatre applaudissements qui scandent le concert. Les quatre touristes attablés, sceptiques au premier abord, passent en un rien de temps de la moquerie à un sincère et profond désespoir.


La défaite de la pensée (Alain Finkielkraut)

Zapping global — Tanguy Habrand @ mercredi 23 juin 2010 à 09:31

Voyage en territoire ennemi.


Pirates de tous les pays (Marcus Rediker)

Zapping global — Tanguy Habrand @ mardi 22 juin 2010 à 18:46

Achat compulsif pour se remettre de la non-disponibilité de Borges en Pléiade. Je passe de l’aveugle aux borgnes. Loin d’être inintéressant, tout l’horizon culturel d’un certain anarchisme, ses fondements fictifs, ses représentations. Vaut plus pour les représentations d’ailleurs que pour le caractère historique, dont je n’ai que faire ici. Pièce centrale de l’édition indépendante en tout cas, même si tu ne vois pas encore où je veux en venir.


La Fin des livres (Octave Uzanne) (1894)

Zapping global — Tanguy Habrand @ vendredi 18 juin 2010 à 09:41

« Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vécu, pour le novel ou storyographe, l’auteur deviendra son propre éditeur, afin d’éviter les imitations et contrefaçons ; il devra préalablement se rendre au Patent Office pour y déposer sa voix et en signer les notes basses et hautes, en donnant des contre-auditions nécessaires pour assurer les doubles de sa consignation. Aussitôt cette mise en règle avec la loi, l’auteur parlera son oeuvre et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente lui-même ses cylindres patentés, qui seront livrés sous enveloppe à la consommation des auditeurs. »


CERN

Quotidien — Tanguy Habrand @ mardi 15 juin 2010 à 17:59

S’ensuit cette journée mémorable où ma collègue, mot que ses amis détestent, switche toutes les trente secondes sur Twitter pour s’assurer que le CERN ne va pas absorber l’univers dans un trou noir. Anxiété communicative. Je ne m’étais plus intéressé autant à la physique depuis dix ans au moins. Pour compléter le dispositif, la captation webcam d’une troupe de gars sceptiques, les scientifiques en personne, qui pourraient aussi bien scruter Wall Street qu’attendre un plateau repas au Flunch. Les dix minutes de la clope sont le seul moment non entrecoupé d’une info en live sur la révolution qui se joue. Distance. Ma collègue franchit une nouvelle étape et se met à analyser les faits :

– J’ai lu des articles totalement documentés sur le sujet. Ce coup-ci, les scientifiques ne maîtrisent pas du tout et pensent un problème infini dans les catégories du fini.

– Moi, je crois qu’il n’y a que deux modes de relation à l’autre : l’interindividuel et la foule. Et entre les deux, rien.

– Tu refuses de voir les choses comme elles sont, mais le SYSTÈME est à deux doigts de nous péter dans les mains. Prends mon abonnement de tram : formule à volonté mais je dois pointer chaque voyage. Des données sont collectées pour chaque individu pour mieux le contrôler. C’est trop d’un coup. Je suis crevée.

– S’il doit vraiment se passer quelque chose, ça devrait commencer au niveau des arbres. Les feuilles puis les branches les plus fines vont se courber en direction de Genève. Et je te parie que ça se verra avant même que les scientifiques ne tirent la gueule sur ton écran. Ca me rappelle un peu Half Life, cette histoire. L’accélérateur, c’est le même.

La référence à Half Life tombe complètement à l’eau. J’entame une recherche dans Google Images pour appuyer la comparaison mais vois bien que ça n’intéresse pas. Une reconversion rapide et efficace s’impose. J’aborde la question des manuscrits.


Mainstream (Frédéric Martel)

Zapping global — Tanguy Habrand @ mardi 15 juin 2010 à 16:43


Vue sur ciel (-6)

Quotidien — Tanguy Habrand @ mardi 23 mars 2010 à 23:28

Comme un paquet de cartes qui défile, vu d’en bas, dans les mains d’un magicien, diffusent des écrans à toute allure des images, cadence régulière — je n’avais jamais remarqué à quel point le % synthétise, à lui seul, le principe de la carte à jouer. Des d’écrans diffusent, statiques, des images qui ne changent pas. Fnac / Musée d’Orsay : l’éclairage qui vient du dedans / l’éclairage qui vient d’en haut. Là le vendeur qui vient. Des cadres dynamiques, aussi, pour les particuliers — ces horribles choses où l’on recolle, sur la cheminée, sa vie en morceaux. Ici les gens qui marchent. Et qui prennent en photo les cadres qui finiront dans un cadre sur la cheminée. Mais tu n’as encore rien vu.

Particulièrement oppressant de se dire que nous sommes, en plein jour, au sixième étage (sous-sol). Rassurant par temps nucléaire. Au fond du hangar, un des ouvriers a peint, sur le mur, cette échappée vers ce qu’il ne voit jamais. L’ouvrier arrive, en hiver, alors qu’il fait encore noir — et il arrive qu’il parte, alors, qu’il fait déjà noir. Juste en hiver. Du coup se poste, plusieurs fois par jour, face à cette fenêtre sans vitre ni profondeur, les bras écartés, et respire très fortement en criant : « De l’air ! ». Puis la secrétaire aussi, la photo de ses enfants, sur le bureau, c’est un peu de l’air. Puis toi aussi cette fenêtre, entre Access et Excel, c’est un peu comme de l’air. Lieu de vie et de mort, le cadre.


Portrait de Damien R.

Le Salon des Refusés — Tanguy Habrand @ mardi 23 mars 2010 à 19:57

Comme la plupart des individus dont le portrait se trouve esquissé ici, Damien R. est une incarnation du Niveau zéro de la littérature. Pas le Degré zéro. Le Niveau zéro. Celui qui ne donne rien, soit par manque de qualité (et c’est tantôt le fou rire ou le drame), soit par excès de marginalité (qui voit naître les plus grands chefs-d’oeuvre de la littérature mais s’avère intransmissible en tant que tel). À ce titre, Damien R. est un cas à part et mériterait à lui seul des développements que nous ne pouvons nous permettre ici.


Album

Quotidien — Tanguy Habrand @ mercredi 17 mars 2010 à 00:52

On ne rejoue pas les moments de grâce, ramper par terre à la recherche — de quoi ? — d’un mégot en bout de course. Ni les moments infimes. Je vois la lueur d’espoir, à l’allumage, qui reconfigure l’expression de ton visage puis c’est infect. Artifice. À ce problème et c’est un problème il n’y a d’autre solution tu le sais que de, non pas repartir à zéro, retourner en arrière. Quand je capture un chat, je sais que la chance ne se présente pas deux fois : que la cage se referme à moitié, que le chat foute le camp et se planque des heures, il faut trouver autre chose. Tu ne cherches pas à remonter le temps et c’est déjà ça. Mais toi, tu fumes malgré tout mégot par terre. Ce n’est pas beaucoup mieux. Toi tu rejettes mégot et te dis que c’est parce que ce n’était pas celui-là. Et tu cherches plus loin. Encore et encore.


Portrait de Charles K.

Le Salon des Refusés — Tanguy Habrand @ mardi 16 mars 2010 à 23:35

Charles K. ne recule devant rien pour combler l’appétit de ses lecteurs. Après un premier recueil de poésie remarqué, qui chantait le rythme des perforatrices un jeudi matin au travail par temps de rush, l’employé modèle nous revient avec un opus ravageur à double contrainte, imprimé sur Xerox sous Xanax. D’un côté, l’énergie, dit-il. De l’autre, la flemme. C’est un Charles K. usé que nous avons rencontré ce mardi, 12h30, à la cafétéria de la multinationale. Charles K. mange à peine. Charles K. a perdu l’appétit. Mais Charles K. ne recule devant rien.


Individuel et Collectif

Quotidien — Tanguy Habrand @ lundi 15 mars 2010 à 19:48

À la volée, je termine un Coca-Cola Light Lemon (c) dans le plus vieux café du monde, à Liège dans le plus vieux café de Liège, quelque part dans le monde. J’ai bu trop vite — deux glaçons sur trois dans le fond du verre avec rien qu’une rondelle de citron. Face à moi, ma contradiction. L’être en soi et hors de soi, la matérialisation de l’inverse de ce que tu penses. Ma contradiction met du temps à boire. Je m’ennuie. Je tente un Tu connais Le Diable Vauvert qui se solde par un échec. Pour la première fois de la semaine, je rougis nerveusement puis me dis que tout ça n’en vaut pas la peine. C’est pas moi, l’erreur. Tu parles ! Tu parles trop. J’embraie. Alors oui, les ondes de la consommation, tout ça, tu me suis ? je vois ça comme un moteur si tu vois ce que je veux dire. Je me laisse traverser. La gueule que tu te tires. J’enchaîne. Tu peux te promener avec une marque d’ordinateur flanquée sur la gueule, ça ne fait pas de toi un handicapé du « social » écrit en rouge. Tu trémousses encore plus que ta bière. Là tu réponds que… Là je te coupe et j’enchaîne et je te dis non, c’est tendanciel. La conclusion à laquelle on arrive, nécessairement, c’est que tout est tendanciel. Et quand tu vois que tout est tendanciel, il ne reste que des individus comme valeur stable. Je t’enchaîne et te laisse là. Tu pleures et c’est tant mieux. Rideau.


Portrait de Lucie F.

Le Salon des Refusés — Tanguy Habrand @ lundi 15 mars 2010 à 19:41

Mon premier contact avec Lucie F. remonte à 2007. Le facteur apporte le courrier. Parmi les manuscrits, celui d’une jeune femme qui frappe assez peu la rétine hormis la carte postale qui l’accompagne : un nu intégral dont on découvre, a posteriori, que c’est elle. Premier réflexe : tu ne crois plus à la Mort de l’Auteur. La déontologie en prend un coup, mais une lecture attentive s’impose. Juxtaposition de sentiments divers : l’empathie, la compassion, la tolérance, la déconvenue, le désespoir. Une haine sans précédent, ensuite, à l’égard de la sphère littéraire, du goût de la critique, du goût des auteurs, du goût du public. Le manuscrit de Lucie F. a été refusé la semaine suivante. C’était un mardi.


Portrait de Dominique V.

Le Salon des Refusés — Tanguy Habrand @ lundi 15 mars 2010 à 19:05

Il y a quinze ans, Dominique V. entamait la rédaction d’un récit autobiographique qu’elle s’évertuait alors, piment oblige, à qualifier d’autofictif. Un premier problème survient au bout de la cinquième année lorsque, considérant que l’écriture s’avère moins simple à faire qu’à dire, Dominique V. revoit le postulat initial et requalifie son projet : exit l’autofictif, voici venu le temps des Mémoires. Le premier chapitre tarde toujours, en février dernier, à montrer le bout de son nez. Dominique V. peine à se souvenir des fondements de son best-seller. Dominique V. a fait savoir hier qu’elle en resterait là et s’est remise à vivre. En gardant le rythme, eu égard à son âge et au risque de mortalité dans son pays, Dominique V. pourrait remettre ça deux fois au moins au cours des prochaines années.


Une minute pour convaincre

Quotidien — Tanguy Habrand @ vendredi 12 mars 2010 à 19:23

La scène se passe aux Galeries Saint-Lambert ou dans tout dispositif du même genre. Devant nous, le tourniquet côté Place Saint-Étienne. On entre et nous sommes deux, l’espace d’un moment. Mon rêve de la minute serait que tu comprennes que la politique, au même titre que la chasse, l’architecture et le vin, est une spécialité qui ne s’impose pas à chaque individu. Nous sommes trois, c’est qu’une dame, chargée de courses, vient de forcer le passage. Le tourniquet se bloque. Je heurte la vitre. Je continue : Suivre l’actualité politique n’a pas plus de sens que de suivre l’actualité des nouvelles technologies. Guerre de constructeurs, annonces et promesses, chutes et tombées dans l’oubli. Tu te concentres sur les achats de la dame. Suivre l’actualité politique revient à s’abonner à 180 flux RSS dont celui de Wired et les dévorer tous sans exception. Déjà l’air est de retour. Une fente suffisamment large pour que j’y passe. Je suis de l’autre côté. Il n’y a de vrai, dans tout cela, que des sensibilités et des usages. Tout le reste est affaire de niches et de concours canins. Nous sommes deux, la dame et moi. Tu as dit non et refait un tour. Je m’en vais. Tu disparais.


Portrait de David R.

Le Salon des Refusés — Tanguy Habrand @ vendredi 12 mars 2010 à 13:30

David R. écrit tout le temps mais n’a pas d’oeuvre. Créer ne l’intéresse pas. Faire oeuvre ne l’intéresse pas. David R. souffre à ce point de troubles de l’attention qu’il lui est impossible de lire une ligne sans décrocher, sans appeler un ami, sans ouvrir un autre livre, sans taper le mot qui lui passe par la tête dans Google. La solution trouvée par David R. consiste à recopier absolument tout ce qu’il souhaite lire et à se concentrer sur sa propre écriture. David R. est l’écrivain le plus prolifique de ces dernières années. Le moins égocentrique aussi.


Le paradigme MAC

Méditations numériques — Mots-clefs :, , — Tanguy Habrand @ vendredi 22 mai 2009 à 12:48

Tenir un discours un rien construit sur le Mac m’eût été impossible il y a seulement deux mois, et me voilà déjà à échanger sur les atouts de tel logiciel plutôt qu’un autre avec ce qu’il est convenu d’appeler mon nouveau réseau, mes pairs d’OS – transfuges de Windows eux aussi, passés à l’autre paradigme dans les mois qui viennent de s’écouler.

Par-delà les aspects spécifiquement esthétiques qui n’auront sans doute pas été sans effet sur ma fibre superficielle, force est d’admettre que s’embourber sous Windows pour le reste des siècles aurait été tout entier à mettre sur le compte de l’Habitude et de la peur du changement. Ayant fusionné une première fois, incomplète, avec la Machine à l’âge de six ans, puis de plus en plus nettement dans la tranche des dix, puis des vingt ans (pas encore achevée), je peux mesurer sans exagération l’accélération de mon pouls neuronal, avant et après le transfert de ma camelote sur Mac, d’un coefficient multiplicateur de 4. Et avec elle, une plus grande clarté, une mémorisation accrue – des choses et d’où se trouvent les choses.

Comme si cela ne suffisait pas, Sébastien me signale l’existence de Scrivener, un logiciel comme il en existe tant d’autres, pour écrivains amateurs ou confirmés, scénaristes souvent. La barre est placée haut cette fois, avec un outil qui ne semble pas ramer comme le faisaient les modèles du genre dans les années 1990 ou début 2000, qui ne pue pas le GIF, qui pourrait consister en une véritable valeur ajoutée. « The biggest software advance for writers since the word processor », affirme Michael Marshall Smith en exergue à la présentation du produit. Coût de l’opération : 39,95 $. Au même moment, une grande marque de crayons présente son modèle Cumberland, Réf. 15, pour le dessin et l’écriture, reprographie-ready, décliné en 20 graduations : 9B – 8B – 7B – 6B – 5B – 4B – 3B – 2B – B – HB – F – H – 2H – 3H – 4H – 5H – 6H – 7H – 8H – 9H. Coût de l’opération : 1,43 euros. Coût de l’opération pour tous les graduations : 28,6 euros. Au final, le logiciel n’est ni bon marché, ni hors de prix.

Ce sont toujours les logiciels qui nous amènent à changer de paradigme. Sans eux, pas de garanties suffisantes. Ce n’est pas affaire de courage. C’est logique de détail. On entre toujours quelque part par le détail. Un trou dans la coque, un regard par le trou, premier aperçu de l’endroit. Impression positive ou négative. Négative, ne se passe rien. Positive, aspiré par le trou. Le corps qui se rétracte, brisés les os, mixée la chair, te voilà de l’autre côté.

S’ensuit un temps d’adaptation contre lequel on ne peut rien mais dont le sentiment de perte, qu’il procure, conduit à dire qu’il n’est de remise en question que dans les changements de paradigme, et que doit être considérée comme suspecte toute personne incapable non pas forcément de changer de paradigme (si le nouveau ne convient pas, après tout), mais de défoncer les carapaces et carcasses sous lesquelles vivent, quelquefois planquées comme des trèfles à quatre feuilles, les premiers détails qui viendront au moins interroger un système que l’on traîne depuis parfois des années à n’en plus finir.


Lettre au père

Zapping global — Mots-clefs :, , — Tanguy Habrand @ mercredi 20 mai 2009 à 12:35

Un achat guidé par la nécessité. Fin du mois de décembre. Des chèques Fnac sur le point d’expirer. Trente euros. Achetons pour la somme de vingt-huit. La différence est dérisoire et néanmoins déjà trop pour la laisser à la Fnac – comme le veut la formule en ce cas. Peu de choses à deux euros. Je pense à ces livres qui ne coûtent quasi rien. Trouve Lettre au père, de Kafka, pour l’auteur et pour le sujet – je devrai finalement mettre une différence, la somme de départ dépassait donc de peu les vingt-huit euros. Il y a sans doute, dans ce geste, quelque part, la volonté de comprendre, et en même temps cet achat lié à la pure nécessité d’un chèque qui n’aurait pas donné le meilleur de lui-même. Je me suis procuré Lettre au père de Kafka un rien avant Noël ou Nouvel An, dans l’abondance des cadeaux, ceux prévus de longue date, ceux qui se décident à la dernière minute.

Quinze jours plus tard, mon père décède dans les circonstances que l’on sait. 13 janvier 2009. Le texte, comme à mon habitude, toujours pas lu, dans la rangée des livres qui me draguent quand je passe. Pas d’angoisse après coup démesurée à sa vue, en mai 2009, mais le livre acquiert, c’est forcé, une signification toute particulière. Frappé par le hasard. Lettre au père devient contre toute intention de l’auteur un de ces nombreux livres dont je me passerais de la lecture qu’il me dirait quelque chose. Non pas pour en parler – à la façon de cette expérience toute mondaine d’un Comment parler des livres qu’on a pas lus ?, que je n’ai pas lu, où il s’agit de se « tirer d’affaire » (mais de quoi ?) –, mais pour le laisser vivre sa vie de rappel, de moyen mnémotechnique. Livre objet avec un contenu qui l’entoure. Improbable. Tout comme j’ignorais tout de mon voyage à Prague, quatre mois plus tard, où je n’ai pas plus emporté le livre de Kafka, toujours en attente.

Il aura fallu pas mal de lectures, quelques articles, quelques cours, quelques exposés en colloque ou autre, ce voyage à Prague, le mariage d’Aline et Rémi, une intoxication alimentaire, des tensions mémorables avec des personnes que je ne pensais plus voir et ne verrai plus, des voyages en train, la réouverture de QDS, le vieillissement de quatre mois de mes proches et de mes amis pour me résoudre à enfin ouvrir la Lettre au père, moins par angoisse auparavant me semble-t-il que par absence de c’est le moment.

Sentiment de nullité chez Kafka, sous l’influence de son père. Père trop confiant en sa propre opinion, tyran, jugeant tout avis différent du sien comme anormal, extravagant, fou : « Il s’ensuivit que le monde se trouva partagé en trois parties : l’une, celle où je vivais en esclave, soumis à des lois qui n’avaient été inventées que pour moi et auxquelles par-dessus le marché je ne pouvais jamais satisfaire entièrement, sans savoir pourquoi ; une autre, qui m’était infiniment lointaine, dans laquelle tu vivais, occupé à gouverner, à donner des ordres, et à t’irriter parce qu’ils n’étaient pas suivis ; une troisième, enfin, où le reste des gens vivaient heureux, exempt d’ordres et d’obéissance. » Qui se plaint de ses enfants à la vie trop belle. Kafka, fils paresseux, écrasé, incapable de se marier, d’accomplir quoi que ce soit qui puisse être comparé à un quoi que ce soit de son père : « Il m’arrive d’imaginer la carte de la terre déployée et de te voir étendu transversalement sur toute sa surface. Et j’ai l’impression que seules peuvent me convenir pour vivre les contrées que tu ne recouvres pas ou celles qui ne sont pas à ta portée. » Kafka échouant en toute chose comparable à l’une de son père, pensant qu’il faut, pour s’en sortir, bénéficier des mêmes qualités. Difficulté totale au final : « C’est comme pour quelqu’un qui a cinq marches basses à monter, tandis qu’un deuxième n’en a qu’une, mais une qui, du moins pour lui, est aussi haute que les cinq autre réunies. »

Je ne retrouve, au final, rien qui puisse m’être utile au premier degré, rien de moi dans la longue lettre (jamais remise) de Kafka à son père. Reste la Lettre au père comme livre objet avec un contenu qui l’entoure. Reste aussi le livre dans ce qu’il a de moins à proposer, relation d’un individu A à un individu B, dont l’un est le père de l’autre, et avec lui, ce livre, la possibilité d’un livre qui explore aussi bien que celui-ci cette relation particulière – sans tomber là où s’engouffrent 10 % des manuscrits qu’il est donné de voir : vomir un mal-être, en toute complaisance, maladie, dépression, troubles du comportement, psychologie, surtout, à cinq balles, « œuvres » qui sont souvent (on m’excusera) l’œuvre de femmes. Non que toutes les femmes seraient issues d’un même moule. Mais qu’un moule qui m’emmerde tout particulièrement a mis bas une armée de femmes particulièrement emmerdantes, femmes dont la douleur est un fonds de commerce, femmes du pathos, femmes de la « relation au père », femmes de Freud, fans d’Œdipe, femmes qui m’auraient presque fait censurer toute mention de la famille dans un processus de création.


Éditorial

Méditations numériques — Tanguy Habrand @ mercredi 15 avril 2009 à 23:56

En quelques coups de clavier je viens, sans le savoir, d’élaborer la synthèse la plus compacte et jamais atteinte de mes catégories – mentales si l’on veut, ces grands thèmes ou découpages aléatoires, surtout, où se logent les publications d’un blog. Ailleurs qu’ici pour tout ce qui excède QDS, recherche, publications, communications, règne du papier et de l’oral, mais aussi du numérique (pour autant qu’il ait lieu ailleurs qu’ici), soit tout ce qui existe au-delà de QDS ou tout ce dont QDS est le relais. Méditations numériques pour les jours de grande forme ou de grand désespoir, ces réflexions sur la vie qui n’aurait pas été la mienne si j’étais né en 1830. Quotidien pour tout ce qui part du quotidien au sens le plus concret, du train-train le plus sordide à l’événement le plus exceptionnel, mais une fois remasterisé ici selon les lois du deejaying textuel, n’en est plus. Zapping global pour tout ce que j’ai longtemps appelé Autres mondes et dont l’appellation, à vrai dire, ne me satisfaisait plus tout à fait. Ce que la presse traditionnelle chargerait dans son cahier Culture, en y ajoutant toutefois tout ce qui n’y serait pas pour excès d’élitisme ou de connerie sans nom. On l’aura compris, toute la difficulté résidait dans le fait de ne pas donner trop ni trop peu d’importance à QDS par rapport au règne de l’ailleurs qu’ici (papier, oral, numérique). Mes antécédents m’incitent à ne pas trop m’avancer quant au succès de l’opération même si je suis, comme chaque fois, curieux de voir ce qui en découlera. Et ne pas chercher plus loin. L’erreur consiste à penser le blog comme le compagnon d’une existence individuelle, reflet ou toutou fidèle, l’unique, moralement pas jetable sinon c’est un diable d’échec. Le blog est l’intersection d’un contexte forcément provisoire.